1948/2008: Le Monde & Israël

Publié le par Le Monde

La résurrection de l'État juif

Le Monde - édition du 16 mai 1948


A

Le Monde - édition du 16 mai 1948près deux mille ans d'exil le peuple juif retrouve son indépendance dans le pays de ses ancêtres. L'événement réalise tout d'un coup devant nos yeux un chapitre nouveau de l'Histoire sainte qui apparente notre ère matérialiste aux temps bibliques.

Le nouvel État d'Israël a été conçu de sueur, de sang et de larmes. Autant que les exploits des combattants de la Haganah ou des exaltés de l'Irgoun, la souffrance des six millions de d'Israélites immolés par le nazisme a concouru à lui donner le jour.


L'enfantement lui-même s'est produit dans une confusion invraisemblable. Le 29 novembre 1947, les Nations unies, votant le plan de partage de la Palestine, envisageaient la création d'un État juif; deux jours plus tard leur quasi-totalité se dérobait devant la responsabilité de leur acte. Jusqu'à la onzième heure le partage a été combattu sur place par la Grande-Bretagne.


Mais l'attitude en apparence la plus incohérente a été, il faut le dire, celle des États-Unis, qui, principaux champions du partage, ont fait amende honorable, hésité, proposé jusqu'à hier encore une dizaine de solutions contradictoires, pour enfin se résoudre à une décision sensationnelle, qui surprit les Juifs eux-mêmes: la reconnaissance «de facto» du nouvel État.


Pourtant la décision américaine est moins surprenante qu'on ne le pense à première vue. Depuis la nomination du général Hilldring à la direction des affaires palestiniennes, il était possible de prévoir que la diplomatie américaine penchait de nouveau à reconnaître l'État de fait créé par les succès juifs en Palestine.


En réalité, deux facteurs essentiels paraissent avoir dicté la décision de Washington.


L'U.R.S.S. et ses satellites ont à plusieurs reprises laissé entendre que l'État juif serait reconnu par eux dès sa création. Pour des raisons de politique intérieure américaine, le président Truman ne pouvait se laisser devancer par la reconnaissance soviétique. Ses hésitations lui avaient valu de sévères critiques, et notamment l'échec électoral de Bronx. Sur le plan international, rien n'aurait pu empêcher les Juifs de Palestine de faire appel, pour la protection de leur nouvel État, à l'aide soviétique, dans le cadre parfaitement légal de la décision de l'O.N.U.


Quoi qu'il en soit, la reconnaissance des États-Unis a gagné de vitesse celle des l'U.R.S.S.


Les Juifs, à coup sûr, ne s'en plaindront pas. Leur État est maintenant assuré de l'appui des Deux Grands et, partant, de presque toutes les Nations unies.


Devant les dirigeants sionistes les tâches sont immenses.


Il importe d'abord qu'ils organisent leur État. Le flot de réfugiés prêt à déferler sur la Terre sainte doit être canalisé, réduit, étalé sur de longues années à venir. Ce fait à lui seul réserve de sérieuses difficultés à l'État d'Israël. Le territoire de celui-ci devra en outre être aménagé en vue de subvenir aux besoins de ses habitants. L'industrie sioniste, frappée en plein essor par les troubles de ces dernières années, a, en plus, perdu la plupart de ses débouchés, c'est-à-dire les marchés arabes.


Et précisément la tâche essentielle du gouvernement juif est de trouver un «modus vivendi» avec ses voisins.


Pour l'instant les hostilités sont ouvertes. Les armées arabes ont, selon les dernières dépêches, franchi la frontière palestinienne. La rencontre est à première vue inévitable. À moins que les arabes n'opèrent un freinage de dernière heure, qui permettrait au roi de Transjordanie de constituer l'unité arabe sur les anciens territoires promis à sa famille. La «Grande Jordanie» est déjà virtuellement réalisée, la Légion arabe occupe tous les points stratégiques de la Palestine arabe. Il est probable que le roi Abdallah hésitera à compromettre tant d'avantages sur un coup de dés. Un accord avec les Juifs lui paraîtra sans doute préférable.


De toute façon, sur ce plan également, l'événement est lourd de conséquences. La baudruche du panarabisme, un peu gonflée par la Grande-Bretagne, a été crevée. Quelle que soit l'issu du conflit, les États arabes sont maintenant placés devant leurs responsabilités. La Ligue arabe n'a pas eu jusqu'à ce jour une seule réalisation d'ordre social à son actif. Au lieu de chercher en Palestine ou en Afrique du Nord un dérivatif aux mécontentements de la masse arabe, ses dirigeants vont se voir contraints par le développement de la situation en Palestine à envisager des réformes et une amélioration du niveau de vie en Proche-Orient.


Aux uns comme aux autres, l'aide des Nations unies est nécessaire. L'O.N.U., dont le rôle en l'occurrence n'a pas été brillant, peut trouver là une occasion inespérée de se racheter. De toute façon, pour la première fois, et bien malgré elle, une de ses décisions a enfin été appliquée.


Les vingt ans d'Israël

Le Monde - édition du 16 mai 1968

 

I

Le Monde - édition du 16 mai 1968l y a tout juste vingt ans ce 15 mai, la Grande-Bretagne déposait son mandat sur la Palestine. Quelques heures auparavant, M. Ben Gourion avait proclamé l'indépendance de l'Etat juif, aussitôt attaqué par les armées de cinq Etats arabes.

    Se conformant au calendrier hébraïque, Israël a fêté le 2 mai dernier cet anniversaire par une manifestation de puissance militaire, à laquelle le Conseil de sécurité, unanime, lui avait en vain demandé de renoncer. Il est vrai qu'il n'est pas donné à beaucoup de pays d'aussi modestes dimensions de gagner de haute main trois guerres en deux décennies.

   Mais si le minuscule Etat a réussi à se maintenir, voire à s'agrandir, par la force, il a échoué   sur l'essentiel : faire admettre sa légitimité par les peuples de la région. Certes la tâche était et demeure difficile. Comment convaincre la nation palestinienne de souche d'abandonner sa patrie à un peuple, même persécuté, venant des quatre coins de la terre ? Comment expliquer à des centaines de milliers de réfugiés que la perte de leur foyer est justifiée par la nécessité de laisser d'autres réfugiés s'y épanouir à leur place ? 

  
Une grande partie de l'opinion mondiale a pris fait et cause pour Israël. Une certaine mauvaise conscience se mêle à l'admiration légitime pour un peuple qui, après avoir subi un des plus horribles holocaustes de l'histoire, a montré son aptitude à faire reculer le désert et dans un combat à un contre cent, a montré son exceptionnelle vaillance. Mais les Arabes, qui ignorent jusqu'à l'étendue des persécutions infligées par les nazis aux juifs européens, qui contestent à ceux-ci le droit de revendiquer un territoire d'où ils ont été chassés il y a une vingtaine de siècles, ont ressenti la création de l'Etat d'Israël comme un défi intolérable.
 

  
Certes, les dirigeants arabes ont souvent agi d'une manière choquante. Leur démagogie, leur verbiage belliciste, trop souvent teinté de chauvinisme, le manque de réalisme dont ils ont fait preuve, ont largement contribué à leur aliéner une bonne partie de l'opinion mondiale, déjà mal informée sur une affaire d'une rare complexité. Mais l'impuissance des responsables arabes n'a fait qu'exacerber les passions et accroître l’amertume de leurs peuples.
 

  
Devant l' « incompréhension » de leurs adversaires, certains dirigeants israéliens ont érigé en dogme le recours à la force. À chaque action d’un terrorisme inspiré par le désespoir, ils répondaient par des raids de représailles d'une brutalité parfois injustifiée. La « guerre préventive » devint à leurs yeux une nécessité pour empêcher les pays voisins de rassembler le potentiel militaire susceptible de mettre en péril le « statuquo ».

  
En effet, toutes les propositions de paix faites par les dirigeants sionistes d’abord, les responsables israéliens ensuite, étaient fondées sur la reconnaissance du fait accompli. En 1947, il s'agissait d’obtenir l'accord des Arabes au plan de partage de la Palestine édicté sans leur assentiment par les Nations unies. La guerre de 1948 ayant permis aux Israéliens d'étendre le territoire qui leur avait été alloué par l'O.N.U. d'environ 20 %, les Arabes étaient invités à sanctionner les nouvelles frontières. Après la guerre de 1967, le gouvernement de M. Levi Eshkol a ¬annexé le secteur jordanien de Jérusalem. Il voudrait absorber d'autres régions.
 

  
D'autres, parmi les dirigeants, ne croient pas que l'usage systématique de la force et l'agrandissement territorial soient à même, à long terme, de garantir la survie de l'Etat. Ils estiment qu'Israël, pour se faire admettre par ses voisins et s'intégrer réellement dans le Moyen-Orient, doit, au contraire, consentir des sacrifices et d'abord prendre en considération le sort des principales victimes de ce drame : les Arabes palestiniens.
 

  
Après vingt ans, le moment n'est-il pas venu pour les Israéliens et les Arabes de mettre fin a une lutte aussi fratricide que vaine ? Certains indices récents permettent d'espérer malgré tout que le parti de la modération et du réalisme est en train, de part et d'autre, de gagner du terrain.
 
Israël, 60 ans, et après

Le Monde - édition du 14 mai 2008


I

Le Mondesraël a 60 ans, et bien des raisons de fêter cet anniversaire. Il est l'une des rares démocraties de la région. Il dispose de l'économie la plus brillante du Proche-Orient. Il est l'un des pôles mondiaux des nouvelles technologies. Il compte plus d'habitants que n'auraient osé en rêver les militants sionistes de la fin du XIXe siècle : plus de sept millions d'habitants, dont un million et demi d'Arabes israéliens. L'hébreu est une langue chérie, celle de romanciers et essayistes traduits dans le monde entier. Le cinéma israélien est à l'affiche des plus grands festivals. Si écrivains et réalisateurs auscultent les fractures de l'identité nationale, c'est parce qu'elle existe bel et bien...

 

Bien sûr, il y a la sécurité. Créé par l'ONU en 1948, Israël est sans doute le seul pays au monde qu'un autre membre des Nations unies, la République islamique d'Iran, veut voir "rayé" de la carte. Sans que l'expression de ce voeu ait ému le moins du monde le Conseil de sécurité ou l'Assemblée générale de l'ONU ! Mais, même au chapitre de la sécurité, Israël est en meilleure position qu'il y a seulement trente ans.

 

L'alliance militaire avec Washington est plus forte que jamais. La paix a été faite avec certains des Etats arabes voisins (l'Egypte et la Jordanie). Jamais Israël n'a bénéficié de relations aussi bonnes avec les grandes puissances du moment, de la Russie à la Chine et de l'Europe aux Etats-Unis.


Le projet sioniste - que les juifs se dotent d'un Etat comme les autres peuples et normalisent leurs relations avec ceux-ci - paraît presque pleinement réalisé. Pourtant, les Israéliens n'ont pas l'humeur à la fête. Leur système politique est en panne, ils ont perdu la foi dans des dirigeants qui paraissent faibles, incapables de prendre des décisions à la mesure du vrai défi qui se pose au pays : établir la paix avec les Palestiniens.


Cela n'est pas seulement affaire d'élémentaire justice pour ces derniers. Cela commande la normalisation qui compte le plus pour Israël : son insertion dans son environnement arabe - la vraie sécurité. Cela se fait à deux, dira-t-on, et les Palestiniens, au leadership tout aussi affaibli, portent leur part de responsabilité.

 

Mais l'incessant renforcement des implantations israéliennes aussi, qui torpille le projet même de création d'un Etat palestinien viable. Le statu quo actuel, plus déprimant que jamais, est le vrai danger. Pour les Israéliens et les Palestiniens.

 

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