Lag Baomer : L'Héritage de Rabbi Chimon

Publié le par Yéhuda-Israël Rück

Une brève histoire de la kabbale

Portrait fictif de Rabbi Chimon bar YohaïLe 33è jour du Omer est aussi celui de l'anniversaire de décès du Tana rabbi Chimon bar Yo'haï qui fut lui-même à l'origine des extraordinaires dialogues tenus avec ses élèves qui constituent aujourd'hui le livre du Zohar, l'un des textes fondateurs de la Kabbale. Et parce que cet anniversaire porte dans notre tradition le nom de Hilloula - littéralement le « mariage » de l'âme retrouvant son Créateur -, quoi de plus naturel que de vous offrir un bref survol de l'histoire de la Kabbale à travers les siècles ...

Par Yéhuda-Israël Rück (Hamodia, 21.05.08)

Une origine incertaine parce que métaphysique

C

omme son nom l'indique, le mot « kabbale » (Kabbala en hébreu) signifie « réception » et donc par extension « tradition », le Kabbaliste étant en ce sens celui qui a reçu la tradition et la transmet.

Ainsi, la première Michna des Pirké Avot enseigne que « Moché Kibel Torah Mi Sinaï » : « Moché reçut la Torah du Sinaï ». C’est à ce titre que l’on a pu dire que les secrets de la Torah orale que constitue la Kabbale furent révélés à Moché Rabbénou qui les transmit à Yéhochoua, celui-ci aux Anciens, eux-mêmes aux prophètes qui les transmirent aux membres de la Grande Assemblée…

Pourtant, il serait tout autant légitime d'affirmer que la Kabbale trouve son origine dès le commencement du monde. Adam haRichone (dont on dit qu’il aurait reçu le « Livre de l’ange Razi-el » que nous possédons encore aujourd’hui) ayant été le premier dépositaire de la révélation des secrets de la Création, les aurait transmis à ses descendants (Chem et Ever}, avant qu'Avraham Avinou lui-même n'en consigne certaines orientations dans l'ouvrage qui, par tradition, lui est attribué : le fameux Séfer Yétsira (Livre de la Création).

Dans ce traité en effet, est exposé comment D.ieu créa le monde comme Livre (Séfer) mais aussi comme Nombre (Mispar), c’est-à-dire suivant des mesures et une histoire, les 22 lettres de l’aleph-bet constituant l’outil à travers lequel le monde se dévoile. C'est à partir de cet ouvrage aussi qu'apparaît pour la première fois la fameuse doctrine des Sefirot.

Mais la première période de la Kabbale, définie cette fois comme corpus d'enseignements sur les secrets de l'univers, est sûrement celle qui débute au Ve siècle avant l'ère vulgaire, et qui a atteint son apogée lors de l'extraordinaire révélation le jour du décès de rabbi Chimon bar Yo’haï jusqu’à la disparition des grandes communautés résidant encore en terre d’Israël et vivant de plus en plus difficilement la domination romaine et le développement des premières sectes chrétiennes.

La Kabbale était alors transmise de manière totalement ésotérique dans un enseignement oral de maître à élève, mais aussi au travers de différents manuscrits appelés Méguilot. Cet enseignement portait sur ce qui est appelé le Maassé Merkava - littéralement l’acte du Char - dont le titre est une allusion au texte prophétique de Yé'hezkel dans sa description du « Char Divin », aussi sur le Maassé Bérechit – « l'acte de la Création du monde » qui se rapporte au premier chapitre de la Genèse -, ainsi que sur les Hékhalot, « les Palais », qui tentent de décrire la structure des mondes divins.

Le renouveau franco-ibérique

les SéfirotAprès une longue période d'effacement, certainement due aux difficultés de l'exil, la tradition kabbalistique renaît en Provence dans les grandes académies rabbiniques du Languedoc (Lunel, Posquières) sous l'influence d'érudits de grand renom comme le rav Abraham ben David de Posquières et son fils Isaac dit l’Aveugle (considéré comme le « père de la Kabbale »).

C'est à cette époque qu’est rédigé - probablement dans le Languedoc - le traité intitulé Séfer haBahir ou « Livre de la clarté » qui est à l’heure actuelle considéré comme le plus ancien livre de Kabbale.

Mais c’est en Espagne, où réapparaîtront des cercles kabbalistiques qui vont permettre la diffusion de la Kabbale de la Provence jusqu’en Castille, que l’on voit apparaître un véritable renouveau de l'ésotérisme juif. Plus particulièrement avec le cercle de Gérone dans lequel on trouve des Kabbalistes très connus comme le Ramban (Na’hmanide), sous l'influence duquel la Kabbale prendra la forme d’une doctrine cohérente, mais bien sûr grâce aussi aux enrichissements qu’apporte le rav Aboulafia. Né à Saragosse (Aragon) en 1240, ce dernier décéda semble-t-il en Sicile en 1291, ayant au préalable marqué son siècle par la publication de son maître ouvrage : le Séfer haTsérouf dans lequel il s'attache à déchiffrer les diverses combinaisons de l'alphabet hébraïque.

Considéré comme son meilleur élève et comme l'un des écrivains les plus doués de son temps, Yossef Gikatila, né à Medinaceli en 1248 où il mourra vers 1325, rédigea un certain nombre d’ouvrages de premier ordre : Le Jardin du noyer (Guinat Egoz), Les Portes de la justice (Chaaré Tsédek), et surtout Les Portes de la lumière (Chaaré Ora) qui devint ensuite un grand classique de la Kabbale.

Et c’est sans aucun doute avec la publication en 1286 du Zohar ou « Livre de la Splendeur » par Moïse de Léon (un Castillan né en 1240 à Léon et mort en 1305 à Arévalo) que la Kabbale connaît un renouveau phénoménal. Ce livre en effet est la compilation de textes rédigés en araméen qui constituent l’enseignement de rabbi Chimon bar Yo’haï.

Œuvre littéraire composite, le Zohar comprend, outre un commentaire des versets de la Torah, une série de traités ésotériques des plus compliqués (le Livre du mystère, la Grande et la Petite Assemblée, le Midrach ésotérique, le Secret des Lettres, etc.).

De l'exil à la lumière

Séfer haZoharPourtant, suite à l'expulsion des Juifs d'Espagne survenue au XVe siècle, Les Kabbalistes espagnols, contraints d’émigrer vont répandre les doctrines de l'ésotérisme juif dans les différents pays où ils s’installeront.

C'est le cas du rav Méir ibn Gabbay, kabbaliste constantinopolitain né en Espagne en 1480 et mort à Magnésie vers 1543 qui, après s’être installé dans l'Empire ottoman, devient membre du tribunal rabbinique de Tire vers 1516. Ses écrits, en particulier le Avodat haKodech recueillent les grandes élaborations kabbalistiques de ses prédécesseurs espagnols, dont il fut l’un des principaux représentants dans l'exil.

Par ailleurs, dès le début du XVIe siècle, on assiste à un renouveau doctrinal spectaculaire dans la Ville, de Safed (Tsfat) en Galilée avec l'éclosion de communautés où sera donnée pour la première fois la possibilité de littéralement « vivre » la mystique juive dans une ambiance exceptionnelle.

Sous l'influence remarquable de rabbi Moché Cordovéro (1522-1570), lui-même auteur d’une œuvre considérable qui compte plus de 15 000 pages qui n’ont pas encore été entièrement publiées, c’est un véritable foisonnement de révélations kabbalistiques de premier ordre qui voit le jour.

Rabbi Moché Cordovéro, maître incontesté de la Kabbale, fut l'un de ses plus grands théoriciens systématiques. Il en découvrit lui-même les profondeurs grâce à l’enseignement de son maître, Rabbi Salomon haLévy Alkabetz. Mais la pensée du rav Cordovéro se distingue particulièrement en cela qu'elle est à la recherche de l'intelligibilité des sources littéraires et des motifs « intelligents » de la Kabbale. Il est l'un des rares à appliquer la méthode discursive utilisée dans l'étude du Talmud pour scruter les propos de ses prédécesseurs et lever les contradictions entre leurs affirmations en particulier dans son livre « Pardès Rimonim ».

L'école de pensée qu’il fonda eut de nombreux et prestigieux disciples : les rav ‘Haïm VitaI, Mordekhaï Dato, Elie Da Vidas, et bien sûr Itz'hak Louria (un Juif égyptien, d’origine allemande ou polonaise né à Jérusalem en 1534 et mort à Safed en 1572), plus connu sous le qualificatif du « Ari haKaddoch », le « Saint Lion » qui, avec sa théorie du Tikoun (la responsabilité de l’homme face à sa nécessité de « réparer » l’ordre cosmique bouleversé), va marquer pour toutes les générations à venir jusqu’à nos jours l’enseignement de la Kabbale.

Bien qu'il ne rédigeât lui-même que quelques rares commentaires, ce sont ses disciples, parmi lesquels le rav 'Haïm Vital, qui couchèrent ses enseignements oraux sur papier. Son livre Etz 'Haïm (L’Arbre de Vie) offre une explication en profondeur des dix Sefirot, ainsi que des explications sur le livre du Zohar. Par ailleurs, il convient de rappeler que l'essor de l’héritage kabbalistique de Safed en Europe fut l’œuvre du chef de fil du judaïsme italien de l’époque, le rav Mena'hem Azaria de Pano.

Le retour de la Kabbale

Mais, bien entendu, on ne saurait donner un bref aperçu de l’histoire de la Kabbale sans mentionner l'originalité des mouvements ‘hassidiques qui se développeront en Europe orientale à partir du XVIIe siècle sous l'influence du Becht, le fameux Baal Chem Tov (Rabbi Israël Ben Eliézer). Lequel fera siennes les conclusions générales de la Kabbale lourianique, le but de l’homme juif dans son optique consistant à s’élever dans l’harmonie des mondes.

Tout comme nous ne pourrions ignorer la grande figure kabbalistique que fut rabbi Moché 'Haïm Luzzatto, grand moraliste, exégète, logicien et poète, né en Italie à Padoue en 1707 et décédé à Saint-Jean-D’acre à l'âge de 40 ans. Auteur d’un très grand nombre d’ouvrages, il prit très jeune la tête d’un cercle de disciple padouans qui étudiaient le Zohar sous sa direction et pratiquaient des exercices spirituels destinés à hâter la Rédemption.

Mais accusé par les autorités religieuses d’Italie de promouvoir « une doctrine hérétique », il fut contraint de retirer ses écrits de la circulation et de s’exiler à Amsterdam, où il écrivit « Le Sentier de rectitude » (Messilat Yécharim), un traité de morale implicitement mystique qui eut une très grande popularité et que l’on considère aujourd’hui comme un « classique » inégalé de la littérature juive dans ce domaine.

Feu de Lag Baomer en l'honneur de la Hilloula de Rabbi Chimon bar YohaïEnfin, on ne pourrait oublier de mentionner dans ce bref aperçu de l’histoire de la kabbale, la personnalité hors du commun que fut le rav Eliahou ben Chlomo Zalman Kramer (1720-1797), plus connu sous le titre de Gaon de Vilna – le « génie » de Vilna -, dont l’enseignement de la Kabbale, bien qu’il s’inscrive en principe dans la continuité de celui professé par le Ari zal, y apporte de nombreuses compréhensions originales qui influença une grande partie du judaïsme européen davantage portée sur la réflexion philosophique et éthique que sous-tend la science des secrets de l’univers.

L’un de ses élèves, le rav ‘Haïm de Volojine (1759-1821) joua en ce sens un rôle de premier plan dans la vie juive d’Europe orientale. Il fonda en 1802 une yéchiva dans la ville de Volojine, où il était déjà rabbin depuis l’âge de 25 ans, et qui deviendra le modèle des centres d’étude qui suivront. Rav ‘Haïm introduisit une nouvelle atmosphère au sein de l’étude de la Torah en mettant l’accent sur sa puissance cosmique. Il rédigea entre autre « L’âme de la vie » (Néfech ha’Haïm) dont il n’autorisa préalablement la publication qu’après sa mort.

Avant de conclure, il nous reste évidemment à rappeler l’existence de cette figure incontournable de la Kabbale orientale, plus particulièrement irakienne, qu’incarna le Ben Ich ‘Haï, Rabbi Yossef ‘Haïm ben Eliahou. Rabbin de Bagdad, il naquit en 1833 et décéda en 1909.

Plus particulièrement connu pour son livre « Ben Yehoyada » qui regroupe ses nombreux commentaires sur les passages haggadiques du Talmud et du « Ein Yaakov », le Ben Ich ‘Haï est aussi l’auteur d’un livre de Kabbale intitulé « Daat ouTevouna » qui s’inscrit complètement dans la méthode ouverte par la Kabbale lourianique, davantage herméneutique que philosophique.

A l’heure actuelle, et certainement à cause de l’essor de la pensée matérialiste d’une part, mais aussi en vertu de la place prise par l’étude talmudique au sens strict avec le développement du monde de yéchivot d’autre part, l’étude de la Kabbale - bien que très prisée en « idée » - ne connaît plus l’épanouissement concret qui avait pu être le sien.

Il est vrai qu’un certain renouveau a pu être envisagé grâce à la personne d’Elia Benamozegh (Livourne, 1823-1900) qui consacra sa vie à la défense et à la diffusion de la Kabbale. Mais, penseur progressiste qui partageait l’optimisme de son siècle, ouvert aux mythologies orientales et au christianisme ainsi qu’aux visions unitaires du néoplatonisme, il fut vivement critiqué par les autorités rabbiniques.

En définitive, notre tradition est formelle : « Dans le futur, ce n’est qu’à l’aide du Zohar que les enfants d’Israël sortiront d’exil », (Zohar, Parachat Nasso), puisque comme l’affirme le Gaon de Vilna : « La Rédemption et la venue du Messie ne dépendent que de l’apprentissage de la Kabbale », (Even Chelema 11,13). Alors peut-être qu’à cette date du Lag BaOmer, nous pourrions essayer de relever le défi… au moins une nuit !

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