Trois jugements -
trois niveaux d'existence
Roch HaChana, le
jour du Jugement ! A cette date de l'année hébraïque, la Création tout entière est remise en cause et toutes les
réalités de ce monde sont convoquées au Tribunal céleste : « Il sera décidé parmi les villes lesquelles seront données au
glaive, lesquelles connaîtront la paix, (...) toutes les créatures seront alors invoquées et seront mentionnées pour la
vie ou pour la mort ».
Par Yonathan Bendennoune, Hamodia (16.09.09)
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NE ANNÉE s'achève... Une portion de temps
composée d'innombrables instants dans lesquels s'entrelacent des gestes, des paroles et des pensées. En ce premier jour de l'année, toutes ces infinies pulsions de l'être qui rythment notre
quotidien sont pesées sur la balance du destin ! Et par elles, c'est notre santé et notre gagne-pain, notre droit à la vie et toutes ces modalités de l'existence qui seront à nouveau examinés et
décidés. Rien n'étant laissé au hasard, ce jour constitue donc le pivot de notre condition sur terre. D'où la question : pourquoi prie-t-on chaque jour de l'année ? Chacune de nos prières
n'a-t-elle pas été agréée ou, à D.ieu ne plaise rejetée dès ce premier jour ?
Cette question est en réalité posée par le Talmud lui-même (Traité Roch HaChana, page 16a) et sa réponse nous permettra d'entrevoir l'ampleur des différents « jugements » que traverse l'homme au cours de son existence.
Différents Jugements
Dans ce texte, le Talmud cite une discussion opposant les Sages de la Michna sur la teneur exacte du jugement de Roch HaChana : si la majorité des avis estime que l'homme est jugé à Roch HaChana et son verdict arrêté à Yom Kippour, certains considèrent que l'homme est jugé dans le Ciel chaque jour de sa vie, et d'autres affirment qu'à chaque heure qui s'écoule, une nouvelle sentence est prononcée...
Or, le contenu des prières que nous prononçons en ces
Jours redoutables et le fait même que cette période séparant Roch HaChana de Yom Kippour porte le nom des « Dix jours de Pénitence » [Asséret Yémé Téchouva] tendent à prouver
que la halakha retient les premiers avis évoqués. Mais par ailleurs, nul ne nie l'impérieuse nécessité de nos prières quotidiennes dans lesquelles nous implorons le Créateur de nous
accorder notamment la sagesse, le pardon et la santé... Tout porte donc à croire qu'il existe plusieurs niveaux de jugements. Et effectivement, ceux-ci sont nombreux!
En suivant les traces des différents ouvrages que le Ramban consacra à ce thème (notamment son « Chaar haGuemoul » et sa « Dracha de Roch HaChana »), le jugement du Nouvel An hébraïque consiste à déterminer les conditions exactes de notre vie durant l'année à suivre (contrairement à Maïmonide pour qui Roch HaChana détermine le droit au « Monde futur»).
Nouvelle année, nouveaux décrets !
Comme nous l'avons évoqué plus haut, c'est donc en ce jour que tous les infinis détails composant notre existence - depuis notre droit à la vie jusqu'à la quantité de pain qui nous est dévolue - sont déterminés. Si cette approche peut sembler évidente, elle comporte néanmoins un problème de taille : dans ce même passage talmudique, on nous enseigne qu'à Roch HaChana, on consigne dans trois Livres différents le verdict des Justes - dans le « Livre de la vie et du bonheur » -, celui des mécréants - dans celui de la mort et des malheurs -, et celui des hommes « moyens » dont le sort n'est scellé qu'à Yom Kippour. Or, n'est-il pas avéré que chaque année, de très nombreux Justes meurent ou sont frappés par les tourments... ? Et n'est-il pas inévitable que des hommes foncièrement mauvais continuent à vivre et connaissent le bonheur durant l'année qui commence ce jour-là ? La réponse donnée par le Ramban est saisissante : lors de ce jugement, la définition de Juste et de méchant n'est pas absolue. Ainsi, si un homme juste et profondément pieux doit mourir au courant de l'année, c'est qu'il est considéré comme un « méchant au regard de son jugement ». Inversement, un homme mauvais - qui mériterait de vivre dans le bonheur en récompense de quelque bonne action - est inscrit à Roch HaChana dans le Livre de la vie car il est considéré comme « un juste au regard de son jugement ».
Selon le Ramban et visiblement aussi la majorité des
auteurs, les trois Livres ouverts à Roch HaChana ne rendent donc pas compte de la valeur absolue de chacun, mais ils déterminent seulement le statut et les droits de tous les hommes
concernant l'année à venir uniquement. Pour reprendre l'expression de ce maître, « Roch HaChana est le jour du jugement de ce monde-ci (...), le jugement du corps
humain ».
Or, comme ce jugement ne porte que sur la « condition de vie » des hommes et non sur leur valeur absolue, il est donc impératif de laisser une place à certains « ajustements » futurs. C'est dans cet esprit que le Talmud répond à notre question initiale par l'idée suivante : même après Roch HaChana, nous continuons justement à prier dans la mesure où « l'imploration reste valable à tout moment, que ce soit avant ou après le verdict final ». Par ailleurs, ajoutent les commentaires des Tossefot, s'il est décrété à Roch HaChana qu'une personne tombe malade, on n'y détermine néanmoins pas l'instant de sa guérison. Une prière restera donc à tout moment efficace pour l'accélérer... Enfin, concluent ces auteurs, l'appel d'une assemblée de fidèles est d'une telle portée que même après le verdict final, ce dernier pourra être modifié !
Les lignes principales de l'année à venir sont donc bien tracées en ce jour crucial, mais l'homme peut toujours, par des prières et des mérites particuliers, atténuer ou même réorienter ces décrets pourtant déjà scellés.
Si Roch HaChana détermine ainsi notre sort pour l'année à venir, deux autres jugements viennent rendre un verdict plus fondamental pour les autres stades de l'existence humaine.
Le jugement (avant) dernier...
Après qu'au cours de sa vie dans ce monde-ci, l'homme a été jugé chaque année pour sa réalité corporelle, suite à son trépas vient l'heure du « jugement de l'âme ». Le Talmud nous révèle en effet que : « lorsque l'homme décède et rejoint le monde à venir, tous ses actes sont énumérés devant lui et on lui dit : 'As-tu agi de telle manière, tel jour à tel endroit ?', et il répond : 'oui'. On lui dit : 'Signe', et l'homme signe (...) » (Traité Erouvin, page 11a).
Selon les explications du Ramban extraites de différentes
sources talmudiques, au moment où le corps de l'homme regagne la terre d'où il fut créé, son âme rejoint alors le « Gan Eden », ou encore « le monde des
âmes » qui est lui-même « une vie parmi les vies du Monde futur ». Depuis son décès et jusqu'au jour de la résurrection des morts, l'âme de l'être humain investit
donc ce lieu « transitoire» où se trouvent d'une part le Gan Eden et d'autre part ce lieu appelé par nos Sages « Guéhinom »...
Le Gan Eden n'est autre que celui décrit dans les premiers chapitres de la Torah, et il se trouve lui-même « dans ce monde-ci, dans un des lieux de la terre » d'où sortent quatre fleuves, exactement comme les versets de la Genèse le décrivent. Le Ramban précise néanmoins que, si tout y est parfaitement conforme au sens simple de ces descriptions, « ce Jardin, ces fleuves, les arbres de la vie et de la connaissance sont comme des exemples qui révèlent des secrets à l'instar d'une image ».
Le Ramban rapporte à ce propos d'anciennes légendes racontant que des sages grecs étaient partis à la recherche de cet endroit et qu'en découvrant la « lame de l'épée flamboyante » qui garde l'entrée de ce lieu, ils auraient été foudroyés par son éclat sans qu'un seul ne survive... « Tous ces récits sont parfaitement authentiques ! », conclut alors le Ramban. Et s'il nous semble improbable qu'une quelconque portion du territoire terrestre puisse aujourd'hui encore être inconnue, tenons cependant compte du fait que, terni par l'opacité du matérialisme, le regard de l'homme ne cesse de s'assombrir au fil des générations. Et s'il fut décrété que « nul ne connut la sépulture [de Moché] jusqu'à ce jour », le Jardin d'Eden peut lui aussi aisément rester voilé du regard des hommes jusqu'à notre époque !
Mais avant de pénétrer dans ce monde, l'homme doit d'abord être jugé pour la totalité de ses actes sur terre. A nouveau, trois Livres s'ouvrent, et pendant que les Justes rejoignent le Gan Eden et les méchants le Guéhinom, les hommes moyens « glorifient jusqu'à atteindre un lieu de sérénité ». Ce jugement est donc le « jugement de l'âme pour ce monde des âmes ». En conclusion, un verdict décrète chaque année le sort de l'homme pour son état corporel pendant toute la durée de sa vie ici-bas. Un second jugement est tenu pour l'âme au moment où celle-ci rejoint ce monde spirituel. Mais si ces deux premiers jugements peuvent offrir à l'être humain des bienfaits pour ces actes, aucun d'eux ne constitue encore la récompense ultime qui ne surviendra quant à elle que dans le « Monde futur ».
Le jour de l'Éternel
C'est à une troisième étape de l'existence et - après un troisième et dernier jugement - que l'ultime sentence sera rendue ! Au jour de la résurrection des morts - c'est-à-dire bien après la venue du Machia'h - se tiendra le véritable « Jugement dernier » qui concernera conjointement le corps et l'âme.
Ce moment fut annoncé notamment par la célèbre prophétie de Malakhi: « Je vous enverrai le prophète Eliyah avant qu'arrive le jour de l'Éternel, jour grand et redoutable », (3, 23). En ce « Jour du Grand Jugement », tous les êtres créés depuis le début de la Création du monde jusqu'à la fin des Temps seront convoqués, et il sera alors décidé de leur droit de revenir à la vie... Avec ce « jour grand et redoutable », adviendra l'apparition d'un nouveau monde tel que nul ne l'a encore jamais connu ! Le Talmud enseigne à ce sujet: « Rabbi Yo'hanan dit: Tous les prophètes n'ont eu de vision que sur les temps messianiques, mais pour le Monde futur 'Nul œil ne l'a vu, Éternel, si ce n'est Toi ! (Isaïe, 64) », (Traité Bérakhot, page 34b).
Toutefois, on trouve ailleurs cet autre enseignement, qu'il
convient d'aborder avec circonspection : « Rech Lakich dit : Dans le Monde futur, il n'y aura plus de Guéhinom. Seulement, le Saint Béni soit-Il sortira le soleil de son enveloppe,
les Justes se soigneront à sa chaleur et les méchants brûleront ! ». Cette chaleur insoutenable constituera elle-même ce dernier jugement après lequel l'âme et le corps des Justes
connaîtront la félicité éternelle. Si ces thèmes sont difficilement compréhensibles à notre niveau, il nous incombe cependant d'y croire du plus profond de notre être. Et en gardant à l'esprit la
perspective de cette formidable destinée, nous prendrons peut-être un peu plus conscience de l'enjeu de chacune de nos actions, aujourd'hui et ici-bas...
La route du retour
Reconnaissons que ce texte est
remarquable à bien des égards ! Tout d'abord, parce qu'alors que la Guémara nous dit qu'elle s'apprête à décrire l'existence du fœtus dans le ventre de sa mère, finalement elle nous donne à
appréhender une vie intra-utérine qui est a priori tout le contraire de celle d'un embryon… Alors qu'on s'attendait à découvrir un être dépourvu de toute forme d'intelligence et encore moins d'un
quelconque savoir - le fœtus étant pour nous l'antithèse de ce que peut représenter une personne accomplie -, c'est précisément le contraire qui nous est ici dévoilé : l'enfant dans le
ventre de sa mère est plus encore qu'un homme adulte puisqu'il est décrit comme un tsadik - un juste - un homme intègre et accompli. Contre toute attente, c'est paradoxalement parce
qu'il attaché complètement à sa mère - au point de ne faire qu'un avec elle ! - que l'embryon se trouve dans un état de proximité totale avec son Créateur…
À l'opposé, une fois sorti du ventre de sa mère, le nouveau né n'est que désirs et appétits. Et ce ne sera que très progressivement, en réfléchissant à autre chose qu'aux seuls
besoins de son corps qu'il deviendra plus tard un enfant indépendant. Mais au début, toujours habité par ses passions, il écoute ses envies et ses caprices si bien qu'il établit une
« échelle des valeurs » pas forcément logique et raisonnable… On dit même qu'il n'est alors que « mauvais penchant » !
Ainsi, l'expression
« baal téchouva » peut-elle être entendue comme cet acte consistant à repenser et à faire retour sur son rapport à la vérité, aux commandements de Dieu et à son existence de
Juif. Le « baal téchouva » exprimant soudain qui il est vraiment et le rôle authentique qu'il a à jouer dans cette vie ! Il devient alors à lui-même son propre père et ses
actions sont ses « enfants », comme il est dit au sujet de Noa'h (voir Rachi sur Béréchit, 6,9). Et justement, la chose peut-être la plus intéressante de notre texte, c'est de comparer
le fœtus dans le ventre de sa mère à un « carnet »… Car l'essence de l'homme en ce qu'il est homme - à la différence de tous les autres vivants - c'est d'être ce « carnet »
sur lequel est inscrit ce que l'on doit aux autres et ce qu'ils nous doivent. Ainsi l'être humain est un carnet sur lequel s'écrit ce dont il est redevable à son Créateur, et ce dont le Créateur
est redevable envers lui : là sont enregistrés tous ses actes ! Et c'est en intégrant au plus profond de lui-même cette réalité de carnet où se dépose l'écriture de sa vie (qui est le
propre de l'homme) qu'il évitera de fauter - tout homme devant absolument savoir que tous ses actes sont inscrits sur et dans son être… comme formant le texte de son existence, son livre.
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Toutefois, face aux pleurs versés par le prophète sur « le bois et les pierres » du Temple, il nous faut constater
par ailleurs que paradoxalement, la destruction de ces matières fut l'objet d'une réjouissance véritable. Le Midrach (Eikha Rabba 4:14), commentant le verset des
Téhilim (79:1) : « Cantique d'Assaf. Éternel ! Des nations ont envahi Ton héritage », s'étonne du terme d'introduction : « cantique » pour évoquer
la destruction du Temple, à laquelle conviendraient mieux celles de « plaintes » et de « lamentations ». Comment concevoir que l'instant de la destruction
puisse être narré à travers un cantique ?
Toutes ces considérations se fondent en réalité sur l'un des grands principes de la Création, voulant que tout être soit
composé de deux parties : un corps et une âme. Ces deux parties s'avèrent être en fait intimement liées, au point où le corps reflète l'âme dont il se veut le support. Dans un corps d'homme, il
y a une âme d'homme, tandis que le corps d'une bête supporte nécessairement l'âme d'une bête. C'est pourquoi l'homme évolue debout, sur deux pieds, et son regard est dirigé vers le haut, dans
la mesure où son âme fut façonnée à partir du Trône Céleste. La bête en revanche, qui évolue à quatre pattes et dont le regard est orienté vers le sol, possède une âme dont les racines
proviennent de la terre. Le corps et l'âme correspondent l'un à l'autre, dans la mesure où les mouvements du corps sont en réalité les mouvements de l'âme. C'est à ce titre que nous
en
La sagesse de l'homme est sa lumière, et ses actions
façonnent son corps. Si la sagesse d'un homme est
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