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Douce France

Mercredi 21 mai 2008

L'étincelle de la Torah

« De la lutte des classes à la guerre des anges »

Dès 1973, la Gauche prolétarienne se dissout. Juifs ou non, certains soldats perdus du maoïsme français suivent Benny Lévy, leur ancien chef, dans sa quête spirituelle

I

Benny Levy - dessin Olivier Balez ls sont tous là, ou presque. En cette soirée de novembre 2003, le Théâtre Hébertot, à Paris, accueille la foule des grands jours. Dans la salle, beaucoup d'anciens soixante-huitards, qui souvent s'étaient perdus de vue depuis l'époque des manifs et des meetings. Sur scène, une poignée d'« ex », autrefois militants ou sympathisants de la Gauche prolétarienne (GP), principale organisation maoïste dans l'après-68 : les philosophes Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy et François Regnault, le linguiste Jean-Claude Milner et le psychanalyste Jacques-Alain Miller.

  Tous unis pour rendre hommage à leur camarade Benny Lévy, disparu trois semaines plus tôt à Jérusalem. Au cours des années 1970, le chef charismatique de la GP avait progressivement troqué le Petit Livre rouge pour la Torah. Jetant un regard complice aux autres orateurs, Jacques-Alain Miller présente les choses ainsi : « Benny était une sorte de missionnaire, qui adressait un rappel à l'ordre aux infidèles, à la racaille que nous sommes ».

  Au fil des interventions, et tandis que claquent les nouveaux mots de passe (« Juif d'affirmation », « horizon de la Torah »...), l'assistance plonge dans une atmosphère électrique. Certains s'étranglent en silence, comme l'écrivain Olivier Rolin. « Ils sont devenus fous », murmure une femme installée au premier balcon. « C'est la deuxième autodissolution de la Gauche prolétarienne ! », fulmine depuis le poulailler l'islamologue Christian Jambet, qui fut l'un des rares maos français officiellement reçu à Pékin, en 1969.

  Autodissolution ? Le terme résume bien l'aventure de la GP, et d'emblée il est lié à la question juive. Créé à l'automne 1968 afin de perpétuer le « miracle » de Mai, ce groupe se saborde dès 1973. A l'origine de cette décision, il y a un événement crucial : les attentats perpétrés aux Jeux olympiques de Munich contre les athlètes israéliens, le 5 septembre 1972. C'est le moment-clé : au lendemain de l'attaque, alors que Jean-Paul Sartre, leur ange gardien, justifie l'opération, les dirigeants de la GP, eux, la condamnent.

  Une prise de position d'autant plus inattendue que les jeunes « gardes rouges » ont fortement contribué à populariser la cause palestinienne au sein de la gauche française, à une époque où celle-ci ne s'en souciait guère. « Nous sommes tous des fédayins ! », martèle alors le journal de la GP, La Cause du peuple. Si bien qu'à la fin de sa vie, Benny Lévy ira jusqu'à lancer : « Les Palestiniens ? C'est moi qui les ai inventés ! »... Une provocation que son camarade Alain Geismar, figure emblématique de Mai 68, explicite aujourd'hui ainsi : « Dans les foyers de travailleurs, on s'était aperçu qu'à cause de leurs rivalités nationales, les immigrés avaient du mal à militer ensemble. On cherchait un point capable de les unir. C'est comme ça qu'est apparue l'affaire de la Palestine, comme une figure apte à empêcher les immigrés de se taper dessus ».

  Au lendemain de Munich, tout bascule. La GP, que sa rhétorique ultraviolente et son savoir-faire militaire prédisposaient à une dérive de type Brigades rouges, s'autodétruit. « Munich est déterminant, assure l'éditeur Gérard Bobillier, un ex-mao de Besançon. C'est là que la dissolution est pensée, quand on prend conscience que notre slogan « Geismar, Arafat, même combat ! » débouche sur l'assassinat des athlètes israéliens ».

  Après des années d'activisme, d'affrontements, parfois de prison, le collectif s'éparpille et chacun essaie de retomber sur ses pieds. « A l'époque, 68 part dans le sable, il y a beaucoup de comportements d'échecs, sans parler des suicides, témoigne le sociologue Jean-Marc Salmon. Moi, je fume du hasch, je regarde ma vie passer. Une façon différente de s'en sortir est de revenir à l'absolu spirituel ». Si quelques-uns sombrent dans la drogue, plus nombreux sont ceux qui plongent dans la métaphysique : « Notre besoin d'infini, on est allé le chercher dans d’autres textes », explique Gérard Bobillier, qui participe aux « cercles socratiques » fondés par Benny Lévy après la dissolution, pour tenter de penser le naufrage du politique. Réunis dans une bergerie de La Grasse (Hérault), les rescapés de la GP potassent Platon et Hobbes, mais aussi Foucault et Sartre.

  Avec ce dernier, dont il devient le secrétaire personnel, Benny Lévy noue très vite une relation forte, si intense qu'elle suscitera la jalousie de Beauvoir. Pour l'ancien chef maoïste, ce dialogue débouche sur une double métamorphose. Par Sartre, Lévy devient français : en 1975, le philosophe appelle le président Giscard d'Estaing pour qu'il accorde enfin la nationalité française à son protégé, né au Caire et jusqu'alors apatride. Par Sartre, surtout, Lévy (re)devient juif : de fil en aiguille, dressant le bilan de l'espérance révolutionnaire, les deux hommes lisent non seulement les classiques de la philosophie politique, mais aussi les grands textes de la tradition biblique. Un jour d'été, alors qu'ils passent leurs vacances ensemble, Benny Lévy tombe sur un passage du Sefer Yetzirah (Livre de la formation) : « Le monde, disait ce texte, était créé avec des lettres, racontera-t-il plus tard. Sartre regardait mon visage en feu : la vérité parlait, j'en étais sûr, et je ne comprenais pas un mot ».

  Voici donc Lévy à la recherche de maîtres capables de le guider jusqu'aux portes du messianisme. Conjuguant prophétisme et philosophie, la pensée d'Emmanuel Levinas lui permet d'accomplir pour de bon sa conversion. Ou plutôt son " tournement ", comme il disait, qui l'amène peu à peu à devenir « observant » : « Quand Benny s'est mis à étudier la Torah, se souvient Alain Geismar, il expliquait qu'il n'était pas religieux pour autant. Et puis, un jour, il m'a dit que s'il mangeait casher, c'était parce qu'on ne pouvait pas comprendre la Bible sans vivre comme ceux qui l'ont écrite ».

  Sur les camarades qui l'ont escorté après l'effondrement de la GP, Benny Lévy exerce toujours une vive fascination. Juifs ou non, qu'importe : ils sont quelques-uns à acquérir des rudiments d'hébreu avec Shmuel Trigano, à sillonner la Kabbale aux côtés de Charles Mopsik, et même à recevoir l'enseignement de Jean Zaklad, puis d'Eliahou Abitbol, deux religieux qui donnent des cours de Talmud aux soldats perdus du maoïsme français. « Parce qu'elle a un rapport essentiel à la pratique, la pensée juive est stimulante pour des gens qui font le deuil d'un engagement total, miraculeux », s'enthousiasme Jacques Theureau, ancien dirigeant du comité de lutte Renault, toujours intarissable dès qu'il s'agit d'évoquer tel ou tel commentaire de la Torah.

  Quand Lévy décide d'entrer à la yeshiva (académie talmudique) de Strasbourg, en 1984, il se dit toujours athée. Mais onze ans plus tard, c'est un « pur sujet de l'Alliance »  qui franchit le pas ultime en « montant » en Israël. Désormais, ce normalien n'a plus de mots assez durs pour railler les « pitres » universitaires, la gauche parisienne, et surtout son propre passé maoïste : « J'étais un petit peu monstrueux », ironise-t-il. Traduction : « J'étais, à ce moment-là, un juif oublieux de moi-même, mangeant n'importe quoi dans les restaurants ».

  Sur ce « chemin du Retour », emprunté avec la même intransigeance que les sentiers d'autrefois, certains « ex » de la GP essaient tant bien que mal de suivre Benny Lévy. Une poignée va étudier avec lui à la yeshiva de Strasbourg - l'un d'entre eux y est encore aujourd'hui. Plus tard, d'autres font le voyage de Jérusalem pour lui rendre visite. Une infime minorité se pose même la question de la conversion : « Si j'étais moins feignasse, j'irais étudier dans une yeshiva, je trouve cela absolument passionnant », soupire Jean Schiavo, ancien « établi » aux usines Perrier, aujourd'hui directeur marketing d'une filiale de Wanadoo.

  Mais tout en lui conservant leur amitié, nombreux sont ceux qui refusent d'accompagner Lévy jusqu'au bout de sa nouvelle radicalité : « Quand je lis les derniers textes de Benny, j'y trouve une violence monumentale, insupportable. J'ai l'impression de me couper aux pages ! » souffle Denis Clodic, un ancien de chez Renault, sans doute le plus proche ami du chef mao juste après la dissolution. « Six mois avant sa mort, confie de son côté Alain Finkielkraut, Benny me bousculait encore : « Ecoute, Alain, toi et moi nous avons 120 ans. Que transmettras-tu à tes enfants ? » Et moi qui suis si étranger à la foi, je ne répondais rien... ». 

  D'année en année, la petite troupe se disperse : « Il y a eu de la perte », tranche Gérard Bobillier pour évoquer celles et ceux qui se sont éloignés. Lorsqu'il parle de « Benny », ce fidèle d'entre les fidèles a des étincelles plein les yeux. Lui aussi a pensé se convertir, avant de renoncer. Patron des éditions Verdier, il a fait de sa maison une nouvelle structure de discipline et de dévouement : « J'ai décidé que mon rôle était de protéger ceux qui étudient plutôt que d'être moi-même au cœur du dispositif ».

  Editeur de Benny Lévy mais aussi de Jean-Claude Milner, Bobillier porte toujours le siècle sur ses épaules. En 1968, il s'agissait d« allumer l'étincelle qui mettra le feu à la plaine », selon la formule de Mao. Quarante ans plus tard, c'est l'alphabet hébraïque qui constitue l'unique brasier : « Aujourd'hui, l'étincelle est dans l'étude des lettres carrées, assure Gérard Bobillier. J'ai la certitude que si cette étincelle venait à mourir, la notion d'espoir serait barrée. Le monde n'aurait plus de raison d'être ».

Jean Birnbaum

Le Monde - 3 mai 2008

Par Jean Birnbaum
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Lundi 21 avril 2008

Mai 1968 ou le vide en héritage

« Les acteurs de Mai détestent la France, à l’exception de quelques symboles utilisables. […] La nation se bâtit dans les mémoires et dans la langue, pas sur le pavé à hurler des slogans ineptes »

Par Cyril de Pins

 

Nous sommes les héritiers de Mai 1968. C’est indubitable. Mais nous ne nous sommes plus que cela. Ceux qui, comme moi, sont nés après 1970, n’ont reçu en héritage que ce que leur a légué la génération précédente, celle qui avait une vingtaine d’années lors des réjouissances printanières où tant de gens ont cru voir une révolution. Et cet héritage est bien pauvre : il consiste en une propension juvénile à la déploration et à la dénonciation publique, en une confiance illimitée et aveugle en la jeunesse et en soi, en une détestation de principe de l’autorité et en un rejet haineux du passé.

La manifestation sur les Champs-Elysée - 30 mai 1968 « Du passé faisons table rase », disait l’Internationale, Mai 1968 et ses petits soldats lyriques l’ont fait, en braillant : « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ».
Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est assez réussi : plus un élève qui ne sache qui est Danton ou Marat, plus un élève qui sache distinguer une église romane d’un lavoir, plus un élève qui sache même qui furent Lénine et Mao. Les élèves font désormais le même usage de l’histoire que celui de leurs ainés : l’histoire n’est bonne qu’à proposer les ébauches imparfaites de notre modernité

Il était frappant, lors du mouvement anti-CPE, d’observer le mimétisme des enfants et voire des petits enfants des « révolutionnaires » de Mai, qui n’avaient qu’une idée en tête, répéter Mai.

Il serait intéressant, en ces temps de commémoration lyrique, de soumettre les jeunes générations à une petite épreuve. Elle consisterait à leur faire lire les slogans inscrits sur les murs des rues et des universités en 1968 et à leur demander ce qu’ils en comprennent. On se rendrait alors compte qu’ils n’y comprennent rien, ni le sens, ni, plus grave, l’humour souvent référentiel (notamment des citations de Saint-Augustin, Napoléon, Ambrose Bierce, Alphonse Allais, etc.)

Il est interdit d'interdire Enfants gâtés de l’histoire, ils furent la première génération depuis la nuit des temps qui ne connut pas la guerre, ni même sa menace – tandis que la génération précédente avait encore connu la guerre d’Algérie –, ils furent la dernière génération à connaître une telle prospérité et ce qui l’accompagnait, à savoir des carrières nombreuses et brillantes possibles à une époque où tout se développait et s’élargissait : les entreprises, les universités, les Grandes Ecoles, etc. Ajoutons qu’ils ne connurent pas, dans leur jeunesse, la psychose sexuelle induite par l’apparition du SIDA.

Gâtés par l’histoire, ils le furent aussi par l’instruction. Les premiers, ils reçurent si nombreux une excellente formation classique (latin, grec, littérature classique, une belle langue française, etc.) et les derniers, ils reçurent l’héritage populaire de nos provinces, ses langues (dialectes français, occitan, breton, basque, alsacien, gascon, etc.) et ses traditions.

Comme tous les enfants gâtés, ils ont détruit ce qu’ils avaient reçu, ce que l’histoire avait conservé si longtemps, ces langues, ces traditions et cet enseignement hérité des jésuites et généralisé par la République. Ils remplacèrent tout cela par leurs caprices, par leurs fantasmes et par la seule mémoire de leur jeunesse.

Sois jeune et tais-toi Ma génération est la première à n’avoir rien reçu : ni langue régionale (le fameux patois dont le patrimoine est parfois éminent, si on parvient à se souvenir des troubadours – ce que font les Italiens et les Catalans, mais pas nous) ; ni formation classique (les classes de latin et grec ont fermé presque partout, en dépit de la défense menée par leurs ainés, telle Mme Jacqueline Worms de Romilly) ; ni même, et c’est plus grave, culture nationale : nos élèves ignorent presque tout de l’histoire de France, de sa littérature classique et leur maîtrise du français est confuse et laxiste, conforme au fond aux seules exigences qu’on a fait peser sur eux et qui se résument à l’expression de soi (à la place de l’expression tout cours).

Bartabas rappelait récemment le péché de la génération 1968 par ces mots : « Ce que la génération qui m’a précédé – celle de 68 – a oublié d’assumer : la transmission du savoir ».

Nous n’avons reçu que le narcissisme des enfants gâtés de l’histoire et leurs bons sentiments ; nous n’avons reçu aucun savoir, ni aucun savoir-faire. N’est-ce pas dès lors à notre génération de dresser le bilan de Mai 1968 et de l’œuvre de ses acteurs, plutôt qu’à celle qui déjà a suffisamment fait pour rendre abruties et incultes celles qui viendraient après ? Or, on n’entend qu’eux ! Depuis quarante ans, on n’entend qu’eux, comme si la France avait commencé avec leurs cris et leurs slogans ; ils pavanent tous ces jours-ci, comme des anciens combattants alors que ce sont de nouveaux rentiers. Les vrais résistants, qui devaient leur carrière à leur engagement, avaient de la pudeur et du courage, EUX.

La crise de l’identité française n’est pas difficile à expliquer. Depuis Mai 1968 et conformément au crédo de ses acteurs, la France est considérée comme le pays des droits de l’homme et n’est que cela.

Lundi 6 mai - Quartier-Latin

Oubliées les mémoires provinciales qui permettent de comprendre que la France s’est constituée au gré d’une histoire diverse et complexe, une histoire dont la République n’est que le dernier chapitre ; oubliés les siècles sans démocratie où l’Europe admirait pourtant nos écrivains et nos savants et nos soldats ; oubliées ses racines chrétiennes, latines, grecques, germaines ; oubliés ses patois ; oubliée la langue scolaire qui, pourtant, souda la nation d’abord son élite, puis, l’école se développant (et la guerre mélangeant les gens de toutes les provinces), toutes les autres couches de la société.

Ce qui fait une nation, c’est une commune mémoire. Nous n’en avons plus. Rien n’est plus écœurant pour ceux de ma génération que d’entendre à longueur de journée le diagnostic de tous ces irresponsables qui, passées les journées de Mai, une fois arrivés aux affaires (ils y sont toujours), n’ont eu de cesse que de réaliser leurs fantasmes : l’enfant au centre (de tout), les vieilles lunes aux oubliettes (les souvenirs inutilisables symboliquement, les langues régionales (inutiles pour l’ascension sociale et trop liées au passé et à la campagne), les humanités (latin, grec et culture religieuse), toutes les formes (vestimentaires, linguistiques, la politesse, etc.) et la sélection).

Les fossoyeurs de la mémoire et des langues s’érigent, depuis quarante ans, en médecins de celles-ci, qui prennent leurs modèles là où la mémoire survit moins encore.

Les pays scandinaves, sans cesse donnés en exemple, sont malades plus encore que nous : leurs enfants n’y apprennent presque rien (l’anglais qu’ils parlent si bien, ils l’apprennent à la télévision où rien n’est doublé), ils se désintéressent de leur histoire – les départements de scandinave ancien sont désertés par les Danois et les Suédois (où d’ailleurs ils ont même tendance à fermer).
Mais ils ne sont pas nombreux et les sociétés sont assez homogènes et prospères, aussi l’identité nationale est-elle préservée – mais pour combien de temps et dans quelles conditions ?

Brisons les vieux engrenages Les acteurs de Mai détestent la France, ils n’en aiment que les quelques symboles utilisables : la Révolution française, la Résistance (et encore) et une partie de son patrimoine artistique et culinaire. Ceux-là (et certains de leurs disciples dociles des générations suivantes) invoquent dès qu’ils peuvent les autres périodes de notre histoire comme des repoussoirs dont les gens ne savent plus rien désormais de toute manière : l’Ancien Régime (dont on confond tous les rois et toutes époques), le Moyen Âge (dont on ignore tout et qu’on caricature sous les traits de l’Enfer de Dante, auteur aujourd’hui ignoré universellement), l’Empire (Napoléon est de plus en plus décrit comme un Hitler – selon une lecture anglo-saxonne), le Second Empire (dont on ne retient rien alors qu’il permit de moderniser le pays et de développer un grand nombre de nos régions, dont le Sud-Ouest), Vichy (la référence et le résumé de la France selon BHL, dans L’idéologie française qui fut la Bible de nombreux acteurs de Mai)…

Comment s’étonner que le résultat de leurs travaux politiques, sociaux et idéologiques soit une générale détestation de la France, de son passé, de son présent et de tout ce qui y est associé, qu’une partie de notre jeunesse aille au stade pour siffler son hymne national, qu’elle n’hésite pas à quitter le pays ou la langue française ?

Le sentiment national est nécessairement un sentiment particulier : c’est le sentiment d’appartenir à une histoire particulière, de participer à une aventure particulière, de parler une langue particulière et de vivre sous des lois particulières.
Tout à leur lyrisme, les acteurs de Mai, ont décidé de renoncer au particulier pour embrasser l’universel : la France n’est plus que la patrie des droits de l’homme, l’expérience française, libérée de son lourd héritage historique, n’est qu’une promesse de justice sans cesse trahie – une bonne raison de redescendre sans cesse dans la rue commémorer Mai.

Caroline de Bendern 1968
Aucune nation ne peut se nourrir que d’universel et chaque fois qu’une nation s’est pensée comme universelle, encore que cette pensée ne fut alors jamais qu’un horizon, cela se traduisit par des guerres et de l’expansion. La colonisation en fut un symptôme : si la France est universelle, pourquoi devait-on en priver les peuples ?

Il est évident qu’on ne restaurera pas l’identité nationale en se contentant d’expulser sans grand discernement un maximum d’étrangers et qu’on n’enseignera pas l’amour de la France et de sa langue (voire de ses langues) par un catéchisme scolaire vidé de toute mémoire et des coupes du monde.

La France est un pays fort de traditions savantes, linguistiques, historiques et universitaires riches et nombreuses. C’est un pays au patrimoine inépuisable mais menacé, par l’indifférence (on détruit de plus en plus d’églises et les châteaux sont massacrés les uns après les autres par de funestes transformations ou, tout simplement, la ruine).

Les acteurs de Mai détestent tant l’héritage qu’ils considèrent qu’on ne le taxe jamais suffisamment, qu’on ne l’entrave jamais suffisamment, car rien n’est plus inique que l’héritage. Je m’étonne souvent qu’ils n’aient pas encore envisagé d’égaliser les patrimoines génétiques (les héritages biologiques)… mais soyons patients : leur passion de l’égalité et leur haine de l’héritage les y conduiront un jour.

Les acteurs de Mai ont oublié une chose importante : tout héritage s’accompagne de dettes ; les premiers, ils ont joui de l’héritage en ignorant les dettes, à commencer par celle qu’on contracte en recevant tout héritage : celui de le transmettre à la génération suivante. Cette dette est une dette laissée non seulement par ceux qui nous ont précédés, mais aussi et surtout qui nous lie à ceux qui viennent et à qui nous devons confier mémoire et savoir car ils sont l’avenir.

Que transmettront ceux de ma génération et ceux de la génération suivante ? On ne fait pas une nation et une histoire avec de la bonne conscience et quelques symboles réconfortants. La nation se bâtit dans les mémoires et dans la langue, pas sur le pavé à hurler des slogans ineptes – les mêmes depuis trente ans (les seules chansons que les plus jeunes partagent avec les plus vieux sont ces chants fort laids des manifestations…).

Ceux qui ont acquis leur rente en jetant des pavés voudraient qu’on les admire d’avoir joui sans partage de leurs privilèges pendant tant de temps en cherchant à nous faire verser une larme émue sur leurs faits d’arme. Ce n’est plus odieux, c’est obscène.

Cyril de Pins, pour www.causeur.fr - A 32 ans, Cyril de Pins est professeur agrégé de philosophie. Traducteur, il poursuit des recherches en histoire de la linguistique.

Par Cyril de Pins
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