Psychopathogie du fanatisme
« On confond souvent fanatisme avec
rigueur dans la conduite. Cette confusion, fait dire à des personnes ignorantes que celui qui pratique les mitsvoth avec une rigueur absolue est un fanatique. Le fanatisme est indissociable de la
violence. Voici pourquoi dans toute l’histoire du peuple juif il n’y a jamais eu de cas de fanatisme »
Par Rav Haïm Harboun
Le terme fanatique vient du latin « fanaticus » construit à partir du mot « fanum » qui
signifie temple. Il s’agit de quelqu’un qui se croit, inspiré par l’esprit divin, dans le but de perpétrer des attentats, et de tuer au nom de dieu. Bossuet écrit : « Les Trembleurs
(les quakers) gens fanatiques qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées ».
On l’utilise comme adjectif : « inquisiteurs
fanatiques » ou comme substantif : « un fanatique prêt au crime sur un signe de son chef ». On entend aujourd’hui par fanatisme « une folie religieuse sombre
et cruelle : c’est une maladie qui se gagne comme la petite vérole » (Voltaire).
Cet article comprendra trois
parties :
I. Les éléments
structurels du fanatisme
II. Les
éléments déclenchant
III. Peut-on
être Juif et fanatique ?
I. Les éléments structurels du fanatisme
Dans Les éléments structurels il y a deux chapitres :
A. Les interdits fondateurs
B. La psychologie de la maternité
A. Les interdits fondateurs sont au nombre de quatre :
1. L’interdit cannibalique
Cet interdit correspond à la phase de la fureur. A l’origine
de l’humanité les premiers hommes qui étaient naturellement forts pouvaient consommer le corps d’un homme plus faible. L’évolution de l’humanité s’est effectuée par interdits successifs. Plus
l’humanité évolue et plus les interdits augmentent. Le langage actuel garde des réminiscences de l’interdit cannibalique. Il n’est pas rare t’entendre un adulte dire, face à un bébé :
« Je voudrais le manger ». Mordre une personne et un vestige de l’interdit cannibalique. En tout cas, l’humanité a totalement éradiqué ce besoin de manger son prochain.
Cependant ce n’était là que le tout premier début de l’évolution de l’humanité.
2. L’interdit du sacrifice humain
Cet interdit correspond à la transformation de la haine. Après
la disparition du cannibalisme. La haine est transférée vers un autre secteur à savoir : le sacrifice humain, autrement dit : le besoin de calmer la fureur des dieux. Le paganisme a été
l’instrument du sacrifice humain. A son tour, ce stade de l’évolution de l’humanité allait disparaître. Le Judaïsme a joué un rôle capital dans sa disparition et de ce fait, a fait évoluer la
communauté humaine universelle sur la voie d’un plus grand respect de l’homme.
3. L’interdit de l’inceste
Cet interdit est venu lier de manière durable la structure
pulsionnelle de l’homme. L’inceste a eu la peau dure. Au quatrième siècle avant notre ère et même après, le monde grec pratiquait ouvertement l’inceste. Les descendants de Séleucus qui a succédé
en Syrie à Alexandre le grand pratiquaient l’inceste. Il en était de même pour les Ptolémée de la dynastie de Lagos. Eux aussi pratiquaient l’inceste en Egypte. Dans ce domaine aussi, le judaïsme a été la première doctrine au monde qui a lutté pour défendre cette pratique immorale, et abjecte.
4. La Socialisation
Après des milliers d’années qui ont vu l’humanité passer de
l’état sauvage à l’état humain. La socialisation a eu pour mérite de marquer les différences et les appartenances. C’est elle qui a été le point de départ de la société moderne. La socialisation
est le respect de la loi. Celle-ci limite la liberté humaine. Le sentiment réel ou ressenti de non appartenance peut être considéré comme la cause de la violence. Ce sentiment, amène l’homme à ne
pas respecter le milieu familial, ce milieu auquel il n’a pas eu le sentiment d’appartenir, au sens sain du terme. Si dans la société, de surcroît, l’enfant a le même ressenti de rejet, il peut
alors devenir violent contre lui-même ou contre les autres.
B. La psychologie de la maternité
Le fanatisme use souvent de violence sous toutes ses formes ;
quelle soit violence verbale ou physique. Cette violence, prend sa source dans la psychologie de la maternité. Cette dernière n’est pas seulement déterminée par l’instinct maternel et l’ambiance
culturelle, mais aussi par les conflits non résolus de la mère. Ces conflits cherchent à se liquider dans l’accomplissement de la maternité. Ils trouvent l’occasion de se sublimer dans le
sentiment maternel. Il existe trois grandes catégories de séquelles :
a. Les séquelles agressives – ou sadiques
b. Les séquelles narcissiques
c. Les séquelles masochistes
a. En ce qui concerne les séquelles agressives ou sadiques,
elles ont pour origine le comportement d’une mère qui a été l’objet de blessures répétées de la part de ses parents. Cette mère aura tendance à être à son tour agressive, mais elle peut lutter
contre cette tendance et sublimer son agressivité. Dans ce cas cette sublimation se traduira par une activité protectrice, qui à son tour générera une angoisse intense. La mère communiquera à ses
enfants, filles ou garçons, cette angoisse qui se liquidera par la violence. Le cercle sera ainsi fermé.
b. En ce qui concerne les séquelles narcissiques, elles
conduisent directement au complexe de castration. Il s’agit d’une mère qui, pour satisfaire ses tendances narcissiques manifestera un amour sans borne
à son enfant qui est pour elle la chair de sa chaire. Elle étouffera l’enfant par son abnégation, son dévouement, par la consécration totale de sa vie pour son enfant. Ce comportement de la mère
ne permet pas à l’enfant d’être autonome et inconsciemment il accepte d’être la possession de la mère, ce qui conduit au complexe de castration, et par conséquent à la violence.
c. Les séquelles masochistes ont pour origine la
culpabilisation de l’enfant qui découle du sacrifice d’une partie de soi de la mère. Ces séquelles masochistes s’investissent dans la nécessité de sacrifice de ses activités au profit de
l’enfant. Encore une fois, ce comportement génère la culpabilité qui à son tour s’exprimera en violence.
La conséquence de toutes ces séquelles pour l’enfant est l’angoisse interne : angoisse d’insécurité structurelle qui entraînera la défensivité impulsive d’un Moi qui revendique dans
la peur, dans l’angoisse de castration et l’angoisse d’une mère captative. Tout cela génère des frustrations et un dérèglement de l’appareil psychique. Parce que le surmoi n’a pas été
suffisamment construit d’où l’immaturité. Celle-ci aura pour conséquence une mauvaise estimation du dommage subi ; l’intervention de la peur, l’ennui, l’échec amoureux, l’inhibition,
et le refoulement. C’est ce dernier qui émergera un jour sous la forme de la violence. Autrement dit, on rentre dans un cercle infernal. Les séquelles
non résolues entraînent des conséquences que l’on vient d’énumérer. La somme de ces conséquences engendre l’angoisse qui s’exprimera en violence. Celle-ci est une réaction d’agression contre
l’angoisse interne. Pour la psychanalyse, la violence est la conséquence de l’ambivalence affective.
Dans la vie, un enfant traverse de nombreuses circonstances
marquées par l’ambivalence. D’abord l’ambivalence affective autrement dit : la perte de l’objet originaire (la mère) parce que la période de
l’indifférenciation est battue en brèche. Ensuite arrive le stade anal qui se caractérise par le refus de l’autonomie. Puis après l’enfant rentre dans la période œdipienne qui n’est rien d’autre
qu’une ambivalence. Il y a aussi l’ambivalence de latence c'est-à-dire que l’enfant admire le père mais va rejoindre le groupe. Enfin il y a l’ambivalence de la préadolescence et de
l’adolescence. Nous avons par conséquent la figure suivante : Ambivalence… culpabilité… angoisse… violence… pulsion de mort.
À propos de la pulsion de mort Freud écrit : « Notre inconscient tue même pour des détails, il ne connaît pas d’autres châtiments pour les crimes que la mort d’où la pulsion de mort…d’où
la violence ».
Dans l’énumération des éléments structurels il convient
d’étudier la place du père dans la famille ainsi que son rôle.
Dans le cas d’un père autoritariste, inspirant la peur en
maintenant un espace entre lui et ses enfants, il faut craindre l’angoisse de castration. Cette angoisse aura pour conséquence l’échec de l’identification au père et par conséquent, la non
introjection de l’imago paternelle et comme fixation œdipienne à la mère. Nous aurons alors la figure suivante : culpabilité … agressivité… inceste…
La place de la femme
Le mystère que la femme recèle dans son corps, et la
dépendance que tout enfant a vécue par rapport à sa mère, ont inspiré une survalorisation défensive de la virilité. La lutte contre la passivité à l’égard de la mère et la peur de la puissance cachée à l’intérieur du corps de la femme, conduisent les hommes à mésuser parfois de la force musculaire dont ils sont naturellement
dotés et à assimiler virilité et violence. Les femmes participent à ce fantasme.
On peut maintenant, à la lueur de tout ce qu’on a dit,
compléter la définition : « Le fanatisme est l’expression ultime de la violence » Cependant, il convient de nuancer, car dès la première affirmation de la personne, l’opposition au
monde externe nécessite une force de vie. L’étymologie du mot « violence » porte en elle ces deux dimensions : Une composante positive, constitutive de la personne et une dynamique
potentiellement dangereuse pour soi ou pour l’autre.
L’homme est violent par nature comme tout être vivant, car la
violence est l’expression de la force expansive de la vie. Il existe une bonne violence et une mauvaise. Le malheur, c’est que, ni la raison ni la conscience morale, ne permettent de les
départager. C’est la même violence qui parait comme un acte héroïque et créateur aux uns, ou barbare et destructeur aux autres, suivant le camp auquel appartiennent les uns ou les autres. C’est
la violence des autres qui nous paraît coupable et la nôtre légitime, souvent même un devoir sacré.
II. Les elements declenchant
Les éléments déclenchant sont au nombre de huit :
1. La fureur et la haine dite ethnique. (Le cas des minorités)
2. L’anonymat - Est-ce que
j’existe – amplifie les accrochages subjectifs
3. Les corrélations socio-psychologiques.
Il y a corrélation entre violence et surpopulation. L’homme
pour vivre heureux a besoin d’espace d’étendue, de perspective.
4. A partir du moment où une grande partie d’une population se rend compte
de l’impasse dans laquelle elle se trouve, on assiste à l’ascension de la violence, non seulement chez les dominants mais aussi chez les exclus.
On casse parce qu’on ne parle plus.
5. Du caractère pernicieux de l’argent pour l’argent qui transforme le monde
en un grand « Casino financier », à partir de ce moment donc, il est peut-être possible de renverser la vapeur et d’essayer de retrouver le sujet dans
ses relations de solidarité et d’amour avec autrui. On peut dire certes, que c’est une utopie cela est évident. Mais les sociétés qui ne rêvent pas sont des sociétés qui meurent.
6. Les problèmes d’intégration : On met l’individu dans une condition
ambivalente. L’étranger veut à tout prix ressembler aux autres, mais aussi rester lui-même.
7. La civilisation urbaine-
C’est la logique hyper concentrationnaire. C’est l’indifférenciation, la confusion et le déracinement. D’où renforcement de l’angoisse, perte d’identité familiale notamment.
8. Les dissolutions familiales.
Si les éléments structurels et les éléments déclenchant sont réunis, de la violence, on verse dans le fanatisme ; parce que
la personne qui se fanatise n’est pas consciente des éléments structurels. C’est pourquoi le fanatique va faire dépendre son action de dieu. Le pire
n’est pas de se tromper, mais d’être sûr de ne pas se tromper. Rien de plus dangereux que de se croire l’interprète authentique de la volonté divine. C’est la source de tous les illuminismes, de
toutes les intolérances les plus brutales, de tous les prosélytismes et en un mot c’est la source du fanatisme. Qui se traduit par le clivage total entre les deux domaines de la morale et de la
religion.
La conscience morale est une notion immanente, philosophique, confiante en l’homme, en son intuition du bien et du mal. Elle élabore des principes puis, en déduction de ces principes, toutes
sortes de morales profanes. C’est un formalisme, un légalisme, un système.
La conduite du fanatique ne se préoccupe pas tant de principes, si sublimes qu’ils soient, que de suivre ce que lui dicte son inconscient. Mais pour que celui-ci ne rentre pas en conflit avec son
conscient il fera dépendre sa violence de dieu.
Il existe trois catégories de fanatisme :
a) Le fanatisme endogène.
C’est le fanatisme de l’inquisition, héritier de séquelles
masochistes qui s’attaquent à des personnes culpabilisées à outrance et qui éprouvent le besoin d’expier. Ce sont souvent des gens qui compensent l’absence du père.
b) Le fanatisme exogène.
Le fanatisme exogène est la conséquence de séquelles
narcissiques. Il s’agit de personnes qui ont soufferts d’anonymat, qui ont accumulé des blessures d’enfance à base de dévalorisation. Ces personnes vont compenser par le fait de casser le
matériel urbain, de voler, de violer, de détruire la société.
c) Le Fanatisme pathogène
Il s’agit souvent d’un homme faible, doutant de lui, manquant
de maturité, névrotique qui n’a pas la culture intellectuelle nécessaire pour aborder des controverses et faire face aux problèmes sociaux. Cet homme peut aller jusqu’à tuer. Il est l’hériter de
séquelles sadiques. Pour compenser une culpabilisation intense, il se réfugie dans la volonté de puissance. La puissance devient la valeur suprême- jusqu’à la folie qui devient le miroir
impudique de ses propres conflits.
Le rejet de la société est un apaisement avec l’explication qui l’innocente en le victimisant. La violence devient une légitime défense.
III. Peut-on être Juif et fanatique ?
Une personne qui assume sa condition juive, en conformant sa vie à la Torah et mitsvoth, ne peut jamais réunir les éléments structurels avec les éléments déclenchant. Pour qu’il y ait
fanatisme pathogène, il est indispensable de réunir ces deux catégories. La pratique des mitsvoth, génère la volonté, parce que la mitsva fixe le temps et fait constamment appel
à la conscience. Ce qui fait que le Juif se trouve constamment confronté à lui-même et pas avec les autres. Ce qui fait aussi que le Juif développe en
permanence le pouvoir d’adaptation quelle que soit la nature de la situation. Ce pouvoir d’adaptation annihile le sentiment de violence. Quand bien même, le Juif serait-il fanatique, son
fanatisme serait tourné contre lui-même et non contre les autres. On confond souvent fanatisme avec rigueur dans la conduite. Cette confusion, fait dire à des personnes ignorantes que celui qui
pratique les mitsvoth avec une rigueur absolue est un fanatique. Le fanatisme est indissociable de la violence. Celle-ci peut aller jusqu’à tuer des innocents sans une cause plausible.
Voici pourquoi dans toute l’histoire du peuple juif il n’y a jamais eu de cas de fanatisme. L’inquisition, le nazisme, l’islamisme, le stalinisme, le
polpotisme, etc. peuvent eux seuls être qualifiés de fanatisme.
Conclusion
C’est surtout la relation personnelle qui manque tragiquement
dans le monde de puissance où les hommes sont tout occupés à remplir leur fonction, à jouer leur rôle dans cette grande machine économique qui les a si bien domptés. C’est un des phénomènes les
plus frappants de la jeunesse actuelle, ce besoin intense de retrouver l’esprit de communauté qui manque trop. Cet esprit ne peut fleurir que dans de tout petits groupes, où l’on peut se lier
personnellement, se connaître intimement, s’ouvrir les uns aux autres sur ses problèmes personnels.
C’est cela très précisément, qui manque à notre monde moderne, si puissant, si prospère, si organisé qu’il soit, qui en fait un monde inhumain un énorme rassemblement des solitaires
désespérés.
Le Rav Haïm Harboun, titulaire d’un doctorat en psychologie clinique et en Histoire, est Rabbin diplômé du Séminaire Israélite de France et Directeur de recherche de l’Université de
Provence.
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